Vie de quartier

Lettre à Lhasa de Sela

Chère Lhasa,

Les années filent si vite ! Voilà 8 ans que tu es partie et jamais encore je ne t’ai écrit. Je prends enfin ma plume aujourd’hui pour te raconter ce qui se passe ici-bas. J’ignore si les gazouillis volent assez haut pour t’atteindre alors je choisis la forme épistolaire sans compter mes caractères.

Tu as sans doute appris que l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal avait donné ton nom à un petit parc du Mile-End, à l’embouchure du viaduc, au bout de la rue Clark que tu connais si bien.  Pas le parc le mieux placé à priori, mais rassure-toi, il est si achalandé à la belle saison que tu n’as rien à envier aux autres parcs du quartier, tu n’as pas grande concurrence de toute façon.   Mes enfants pensent que Lhasa, c’est le nom de leur parc, un point c’est tout.  Celui qu’ils connaissent par cœur, avec sa butte qu’ils dévalent de bon cœur, ses jets d’eau l’été qui les font hurler de rire, au milieu des petits hassidims trempés et crampés, qui dégoulinent des pieds à la couette. Mes garçons découvrent avec étonnement que leur parc a le même nom qu’une chanteuse que maman adore, qui a bercé ses années étudiantes. Des notes latines aux éclats de rire, il n’y a qu’un la.      

Je peux te le dire maintenant. J’ai eu la chance de te voir — et t’entendre — une fois dans ma vie, lors d’une soirée toute spéciale, un de ces spectacles expérimentaux dont Montréal a le secret ; tu chantais en direct d’un spectacle de danse, ou plutôt, devrais-je dire, deux danseurs évoluaient au son de ta voix envoûtante, dans une parfaite symbiose d’artistes. C’était dans un studio de danse sur Saint-Laurent, en 2008 je crois. Ça m’a retourné.

Mais je ne veux pas devenir la Llorana* dans cette lettre. L’objet était de te donner des nouvelles fraîches du quartier, pas de te resservir une énième chronique nécrologique ! Quand je te vois aujourd’hui avec tes modules de jeux, ta halle qui abrite des pique-niques improvisés et bien arrosés et ton terrain de pétanque, je me dis que c’est un beau pied de nez à la mort.

Figure-toi aussi que tu as un nouveau voisin depuis bientôt deux ans. Un parc a vu le jour de l’autre côté de la rue. Jouissant d’une localisation encore moins enviable que la tienne, celui-ci s’articule autour des piliers du viaduc, tout un défi ! Il présente un relief étonnant, avec plusieurs collines, constituant ainsi un terrain de jeu très couru des petits grimpeurs. Ce parc si atypique se démarque aussi par son nom. Ne jugeant aucun artiste à la hauteur de l’œuvre, la ville l’a baptisé le parc Sans nom.  Drôle d’idée, n’est-ce pas ? Se retrouver au parc Sans nom, c’est plutôt inédit et de ce fait indescriptible ! Mais au vu du succès rencontré, nul doute que plusieurs artistes du quartier lorgnent de son côté, en attendant patiemment la consécration. Côtoyer au quotidien une voisine si unique, imaginez-vous ? En attendant de trouver la perle rare, je suis sûre que ton voisin anonyme saura briser ta solitude et qu’ensemble, vous referez le monde, une chanson à la fois.

Le manteau blanc que tu arbores ces jours-ci te va si bien. Loin de jeter un froid entre nous, il nous donne de nouvelles occasions de te rendre visite pour glisser sur ta neige immaculée. Chaque année, quand tu reprends des couleurs, nous renouons avec bonheur avec nos habitudes printanières. Je me réjouis d’accompagner de nouveau mes enfants au parc après la garderie, pour voir la nuit tomber dans ton coin de paradis où résonnent les cris des petits. En fermant bien les yeux et avec une bonne capacité d’abstraction, on peut entendre en arrière-fond tes mélodies planantes et ton chant pénétrant. Je me laisse envoûter volontiers et m’offre un petit voyage dans ton coin. Même cinq minutes, ça suffit pour rêver. Les pleurs de mon fils se roulant par terre me sortent subitement de ma torpeur. La vie continue, mais ce n’est que partie remise pour m’évader. Lhasa, je te donne bientôt rendez-vous au parc, un traîneau ou une crème glacée en main et la joie contagieuse de mes garçons dans les oreilles.

Une de nos chansons préférées de Lhasa: https://www.youtube.com/watch?v=HIJhrzAuWcw

(*La pleureuse)

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