Vie de quartier

Mémoire d’un vieux jean rangé

Je suis né en 1985 dans la banlieue de Manille, aux Philippines. À peine vu le jour, je pris place à bord d’un énorme cargo, à côté de milliers d’autres quidams, tous dans le même bateau que moi. Compressés, étriqués, nous voilà embarqués pour une longue traversée. La rumeur voudrait qu’on mette le cap sur les États-Unis.  De quoi nourrir mes futures semaines en mer d’une vague d’espoir pour ma nouvelle vie. Et la rumeur disait vrai.   Je me retrouvais quelques semaines plus tard dans une boutique de la 5th Avenue à New York.
À moi la belle vie !

Toute la journée, j’assistais à un défilé incessant de femmes en vogue qui jaugeaient mes courbes et me palpaient les poches. Il y a pire.  Certaines se laissaient approcher davantage dans l’intimité d’une cabine, mais ma taille haute ne faisait pas l’unanimité.  Mes rondeurs pouvaient déplaire, certaines filles trouvaient que je n’avantageais pas leur derrière.

J’attendais donc impatiemment que l’une d’entre elles ait un véritable coup de cœur pour mes formes.   Ça n’a pas été long.   Pas eu le temps de moisir sur mon étagère ; deux semaines après, Vicky entrait dans le magasin, m’attrapait par les jambes, saisissait deux autres de mes confrères par la taille et s’engouffrait dans la première cabine venue.  Elle avait l’air décidé, le genre de fille qui ne tergiverse pas trois heures. Elle m’enfila en premier et jeta aussi sec son dévolu sur mon allure avantageuse. « C’est lui ! » s’exclamait-elle à la vendeuse. Pas un regard pour mes congénères, elle fondit sur la caisse pour sortir avec moi au plus vite. En deux temps trois mouvements, nous voilà sur la 5e Avenue.

Vicky venait d’entrer dans ma vie. Et moi dans la sienne, on ne se quittait plus.  À peine rencontrés, j’étais devenu son jean fétiche, elle me coordonnait avec toute sorte de hauts plus colorés les uns que les autres et ne me délaissait que le jour fatidique du lavage.   J’avais la chance d’être tombé sur une sorteuse.

Fraîchement débarquée à New York, Vicky dévorait tout ce que la métropole avait à offrir quand elle n’étudiait pas. Elle me traînait aux dernières expos, à des concerts privés et chez ses nombreux amants. Je n’aurais pu rêver mieux.

Mais cette belle idylle ne dura malheureusement pas. Après un an de peau à peau, ma belle Vicky se mit à perdre du poids.  Pas par choix, mais plutôt des suites d’une hygiène de vie aléatoire.  Pas question pourtant de me laisser sur le carreau, elle s’accrochait à moi.  Mes lavages successifs m’avaient conféré une douceur incomparable à laquelle elle ne voulait renoncer pour rien au monde. Elle se serra la ceinture autant qu’elle put, jusqu’à ce qu’elle se rendît à l’évidence.  Elle devrait me remplacer.  Je la vis de moins en moins.  J’espérais chaque matin que ses mains s’arrêteraient sur ma toile en jachère, mais cela devenait rarissime. Une fois par mois, elle m’enfilait, nostalgique, mais en voyant son reflet grotesque dans le miroir, elle m’envoyait balader au fond de son placard. Quelques mois plus tard, enseveli sous un tas de fringues déclassées, je ne voyais plus la lumière du jour.

Une année passa. Je compris à travers les branches qu’elle se préparait à déménager. Je la connaissais comme ma poche. Pour quitter son studio adoré de Harlem, Vicky avait vraiment dû rencontrer la perle rare.

Je disparus alors dans une grande boîte, direction l’Ohio. Vicky profita d’un Thanksgiving familial pour rapatrier tout son stock inutilisé dans la maison de ses parents. Je ne goûterai pas la dinde cette année ; mon menu sera plutôt composé d’années de grande noirceur, coincé dans un garage, entre une tondeuse et un vieux sofa. Un véritable coup de grâce.

Plus de dix ans passèrent sans que personne ne m’effleure la couture ni ne me flatte la courbure. Un beau jour, la mère de Vicky chargea son coffre de plusieurs boîtes et nous amena, moi et mes nouveaux amis passés mode, à la paroisse voisine.  Même pas un au revoir à mon premier amour et me voici dans un sous-sol d’église, enfoui sous une montagne de vêtements sentant la poussière et l’ennui, tous prêts, comme moi, à sortir du placard à l’occasion de cette vente de charité.   À l’idée d’une résurrection, je reprends des couleurs et me fraye un chemin à travers toutes les guenilles pour être aux premières loges ; pas question de croupir une année de plus sans revoir l’ombre d’une croupe ! Les boules à mites n’auront pas raison de mon denim.

Le lendemain, ce fut la cohue que j’espérais secrètement depuis des années. Des centaines de ma tantes curieuses déferlèrent dans les allées de vieilleries pour flairer la bonne affaire. Vais-je trouver postérieur à ma taille parmi tous ces culs bénis ?   Finalement, au bout de quelques heures, une jeune fille, échouée là contre toute attente, posa ses yeux sur moi, m’approcha de son bassin et sans plus réfléchir me fit disparaître dans sa sacoche. Ma nouvelle conquête s’appelait Christine et avait 18 ans.

Arrivée chez elle, Christine me sortit de son sac et m’examina sous toutes les coutures. J’exultais. Elle m’essaya sur-le-champ et sourit. Mon look suranné lui plaisait; elle s’imaginait dans une série TV des années 80, il faudrait qu’elle trouve à l’assortir, mais aucun doute, elle allait faire fureur au prochain party déguisé. Il fallait que je m’habitue, je n’étais plus au goût du jour ; c’était déjà beau de revoir glisser ma fermeture éclair, je n’aller pas me plaindre.

J’allais ainsi de party en party et Christine me portait même au collège à l’occasion. Les premières fois, je suscitais rires et moqueries, mais au bout de plusieurs sorties et devant l’indifférence manifeste de Christine, les railleurs se ravisaient et se mettaient même à envier le naturel de cette fille qui traversait les couloirs crânement avec son jean d’un autre temps.

Quand Christine quitta sa ville natale pour l’université, je fus du voyage. Je passais la frontière canadienne avec étonnement et je me retrouvais à Montréal, ville hétéroclite complètement inconnue, mais qui me rappelait New York que j’avais tant parcourue avec Vicky. Christine se mit en colloc avec 3 autres personnes, deux gars du coin et une autre Américaine.

Je raffolais de ma nouvelle vie.  Quel plaisir de voir toutes ces nouvelles têtes et de fouler avec Christine cette ville pleine de surprises. Dès que j’en avais l’occasion, je lui emboîtais le pas gaiement.
Après trois ans d’études littéraires à McGill, Christine eut la surprise d’être acceptée à l’université de Vancouver qu’elle convoitait depuis longtemps. Cette bonne nouvelle devait signer la fin de nos années d’intimité. Cela ne fit pas un pli pour Christine, il fallait qu’elle fasse un tri sévère de ses vêtements. Je ne passais pas le triage.

C’est dans un sac poubelle que j’atterris dans cette friperie de la rue Bernard. Mon cœur se brisait pour la deuxième fois. J’étais décidément bien trop sentimental pour un jean, mes voisins de rack ne cessaient de me le répéter.

Je ne suis pourtant pas malheureux ici. Entouré d’une foule bigarrée — Français hautains, Américains réfugiés ou pures laines en coton ouaté — je me plais bien. L’endroit est plutôt propre, pas trop fouillis et bien achalandé. Dans ce quartier hipster, je ne pouvais mieux tomber.

Je ne peux m’empêcher toutefois de dresser un bilan de toutes mes années. La crise de la trentaine, me direz-vous. À 32 ans, je tire une fierté non feinte de n’avoir aucun accroc à mon actif, mais à ce sentiment se mêle immédiatement le regret de ne pas avoir été porté davantage. Quand je vois mes copains de promo usés à la corde, effilochés ou réincarnés en short, je me moque – évidemment – mais très vite, je les jalouse en imaginant le nombre de kilomètres qu’ils ont parcourus.

On a coutume de dire que la vie ne tient qu’à un fil. Dans mon cas, il m’en reste un peu plus, mais encore faut-il qu’on me décroche de mon portant pour que je puisse remettre mon compteur en marche.

Je ne demande que ça. Je suis prêt à prendre mes jambes à mon cou avec la prochaine qui me déshabillera du regard.

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