Art de vivre

Les deux pieds dans la bouette

C’est le printemps, on est content.

Mars, les journées sont plus longues, le soleil est plus chaud.  Parfois une dernière tempête, mais la neige ne reste pas.  L’eau coule des toits, elle coule même depuis le haut du Mont-Royal. Les égouts débordent. Des fois, souvent, les sous-sols sont inondés. Les trottoirs sont parsemés de ces petites roches que la Ville répand tout au long de l’hiver. Les rues sont sales, les terrains aussi. On retrouve avec dégoûts les vestiges de l’année précédente sous les derniers amas de neige grisâtre qui jonchent les bordures des maisons. Et ça sent les vers de terre.

C’est le printemps à Montréal, collants opaques ou collants transparents? Manteau ou par-dessus? Bottes ou souliers? Ce sont les petites questions que je me pose, depuis toujours, au moment de fêter mon anniversaire. Je suis un bébé du printemps. Née quelques jours après l’équinoxe.

J’ai toujours aimé célébrer mon anniversaire.  Je n’ai jamais été angoissée à l’idée de gagner une année de plus. Ni à vingt ans, ni à trente ans, et probablement pas à quarante ans ni aux décennies suivantes. Tous les ans, je vieillis au meilleur moment de l’année. Au moment où les bourgeons éclosent. Au moment où les oiseaux rentrent chez eux. Au moment où les filles sortent leurs jambes. Au moment où le regard des hommes pétille. Au moment où les portes des boutiques restent ouvertes et où les cafés aménagent leur terrasse. Au moment où la ville s’éveille, après de longs mois d’hibernation. Au moment où ça sent les vers de terre.

Elle est plus vieille et plus ridée que moi cette ville que j’adore, mais elle est encore si belle et si vivante. Alors si, chaque printemps, je vieillis aussi bien qu’elle, j’attendrai le mois de mars suivant avec impatience.

Cette année, je porterai des bottes ou des souliers pour fêter? Cette année le mois de mars est doux. Le thermomètre affiche autour de zéro depuis déjà quelques semaines. Une dernière petite bordée de neige qui ne restera pas. Ce n’est pas tout-à-fait normal, mais on ose en profiter. Cette année, ce sera des souliers. Je devrai marcher en sautillant sur la pointe des pieds sinon les talons de mes escarpins risquent de s’enfoncer dans la terre encore mouillée par les longs mois de gel. Et pendant que je ferai attention, mes enfants, eux, sauteront à pieds joints dans les flaques d’eau, laisseront des marques de pieds dans la boue, enjamberont les vers de terre avec une pointe de dégoût et saliront sans sourciller le plancher de la maison. Et les petites roches passeront des trottoirs à mon salon.

Le printemps c’est sale. Le printemps c’est beau. Le printemps c’est la vie qui reprend son souffle. Le printemps c’est la ville qui renait.  Le printemps c’est le plus beau moment de l’année.
Quand ça sent les vers de terre et que ça se passe les deux pieds dans la bouette.

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