Histoire

Nos hivers vêtus de blanc

Là ou j’ai grandi en France, la neige ne tombe presque plus désormais. Elle est devenue ce visiteur éphémère, celui que l’on aimerait voir rester tant il égaie les périodes sombres où le soleil brille par son absence. Aussi, ma venue à Montréal a un temps sonné comme la rencontre avec le vrai hiver, celui où la neige abondante accompagne notre quotidien tout au long de la saison.

Et pourtant, alors que je vis ici ma deuxième année, je me rends compte du rapport mitigé qu’entretiennent les Montréalais avec leur fameux manteau blanc. Vivre avec la neige est toujours un défi personnel où la douceur qu’elle dépose se mêle aux difficultés qu’elle engendre. Enfant rêveur devant sa fenêtre, automobiliste agacé devant son véhicule enneigé ou piéton attentif à ne pas glisser, nous entretenons tous une relation difficile avec cet élément indomptable, ponctuée de conflits mais aussi, parfois, d’une certaine harmonie et ce depuis les premiers développements de la ville de Montréal.

Un bout d’histoire, de poésie et d’humour, c’est ce que je vous propose de découvrir dans ce nouvel article consacré au rapport à la neige, un symbole pour cette ville et ses habitants.

La première rencontre : une cruelle étreinte.

Lorsque je vois cette masse blanche qui peut parfois tomber en un instant, je me prends parfois à imaginer les colons de la Nouvelle-France passant ici leur premier hiver. À l’instar de certains immigrants d’aujourd’hui qui ne risquent pas de l’oublier, tant celui-ci dénote avec ce qu’ils ont l’habitude de voir, nos ancêtres se sont sûrement demandé pourquoi ils avaient décidé de s’installer dans cette région où la dureté de la saison peut s’étendre sur la moitié de l’année.

La neige prend alors le rôle d’annonciatrice de cette période funeste qui les attend à laquelle tous ne survivront pas. Leur vie se résume souvent à la recherche d’eau et de nourriture qui viennent à manquer. Les animaux se faisant rares et la chasse étant presque impossible à cause de la difficulté à se déplacer dans la neige, la famine n’est jamais loin. Lorsque la glace recouvre les eaux et qu’elle devient trop dure à briser, le seul espoir réside alors dans la neige fondue, dernier espoir de personnes désespérées. Enfin, réduits à s’enfermer dans leurs habitations de pierre mal isolées, la cheminée devient le Graal ultime et tels des vestales de l’Antiquité, les colons veillent sur ce feu qui ne doit jamais s’éteindre au risque de mourir de froid.

Et cette neige…cette immense quantité de neige pouvant tomber en quelques jours. Une surprenante rencontre bien souvent racontée par les missionnaires tel le Père Paul le Jeune qui décrit la situation au Québec à l’hiver 1633 :

« Il y avait partout quatre ou cinq pieds (1,5m) de neige, en quelques endroits plus de dix (3m); devant notre maison, une montagne. Les vents la rassemblant et nous, d’autre côté, la relevant pour faire un petit chemin devant notre porte, elle faisait comme une muraille toute blanche, plus haute d’un ou deux pieds que le toit de la maison »

 

Les raquettes de la délivrance

Mais alors que le colon travaille sans relâche avec sa pelle à repousser l’envahisseur blanc, il s’étonne de voir que son voisin autochtone qu’il appelle « sauvage » semble se déplacer sans difficultés. Sous ses pieds, un objet qui lui est familier et qui lui rappelle la rachète, un instrument qu’il utilisait pour la pratique du jeu de paume, l’ancêtre du tennis. Progressivement, cet outil prendra le nom de raquette et il changera radicalement la vie de toutes les personnes auparavant bloquées par la neige qui leur semblait indomptable.

C’est Champlain qui aurait été le premier à se faire apprendre leur confection par une nation autochtone rencontrée à Tadoussac en 1603. Au delà d’un simple outil, la raquette appelée asham en langue innue revêtait une importance particulière pour les Premières Nations comme en témoigne cette phrase, transmise semble t-il, de génération en génération.

« L’homme blanc a toujours tenté de déplacer la neige ou de la contourner alors que l’Indien a toujours cherché le meilleur moyen pour marcher dessus et vivre en harmonie avec la nature. »

Et pourtant, les colons comprendront aussi leur indispensable utilité et elles deviendront l’instrument de première nécessité favorisant les grandes explorations, la chasse et le déplacement militaire, détruisant de facto l’isolement dans lequel la neige les enfermait. Cependant au fur et à mesure du développement du réseau routier et de l’invention de nouvelles techniques de déneigement, la raquette sera progressivement mise de côté et le rapport à la neige se transformera en une lutte sans merci comme une vengeance à la souffrance qu’elle fit endurer à leurs ancêtres lors des premières installations.

Un bannissement progressif

C’est au XIXème siècle et plus exactement en 1866 que les premières innovations apparaissent à Montréal avec les charrues à cheval permettant de taper la neige, notamment lorsque celle-ci n’est pas trop dure. Autrement chaque citoyen est responsable de son trottoir et d’une partie de la voie publique. Certains règlements municipaux imposent même un maximum de 4 pouces de neige et demandent à ce que le déneigement intervienne une heure après la fin de la chute ou avant 9:00 pour celle tombée la nuit.

Un règlement bien difficile à faire appliquer et, étonnamment, beaucoup plus pour les riches montréalais qui militent pour le paiement d’une taxe qui permettrait à la ville de s’en charger pour eux. Celle-ci sera effective en 1910 où les autorités décident de prendre le déneigement sous leur responsabilité. Avec l’essor de la mécanisation, les charrues à neige vont être progressivement remplacées par des automobiles, mais c’est Arthur Sicard qui sera à l’origine d’un véritable progrès en inventant la souffleuse en 1925. S’ensuivront l’invention des chasse-neige Sicard et des chenillettes Bombardier qui dessineront l’avenir du déneigement contemporain.

Mais encore aujourd’hui, la neige reste un ennemi bien difficile à maîtriser demandant des moyens considérables. Rien qu’en 2013 à Montréal, les opérations de déneigement coûtèrent plus de cent quatre-vingt-onze millions de dollars avec à la manœuvre deux mille deux cents véhicules et plus de trois mille hommes. Une véritable armée aussi importante que les forces militaires de Papouasie Nouvelle-Guinée!

Un amusement infini

Et pourtant, bien que le combat semble être sans fin, la neige est aussi un terrain de jeu infatigable permettant à tous d’y retrouver le sourire au moins pour un instant. Débutant par de simples glissades et batailles de boules de neige, la ville de Montréal a su reconnaître au fil du temps le rôle fédérateur que ce manteau blanc a toujours su incarner.

Par les raquettes d’abord qui, délaissant leur rôle de première nécessité, sont devenues des outils de loisir comme en témoigne la naissance du Montreal Snowshoe Club en 1843 qui regroupait des milliers d’adeptes de randonnées suivies de bons repas. Bien que ce club ait disparu en 1962, son héritage se retrouve de nos jours lors d’une course annuelle, l’événement bénéfice des Tuques bleues où quelques centaines de personnes sont amenées à chausser leurs raquettes et à parcourir plus de 2.5 km au profit des amis de la Montagne.

Et comment oublier tous les événements organisés en hiver tels le festival des neiges au parc Jean Drapeau ou celui de Montréal en Lumière permettant de lier la neige à la gastronomie en dégustant une bonne tire. Elle peut même servir à vous faire réfléchir par le biais du Centre Canadien d’architecture qui propose aux familles, via un atelier, d’utiliser cet élément comme outil de création par la construction de maquettes.

Il faut bien vivre avec

Au final, ce fameux manteau blanc n’aura jamais cessé d’influer sur la vie des habitants de Montréal à tel point que le musée Pointe à Callière en fît le sujet principal d’une exposition en 2015 retraçant cette relation à la fois conflictuelle, harmonieuse et joyeuse.

Je laisse à chacun le soin de déterminer son propre rapport et son propre ressenti. Pour ma part, je préfère retenir ces petits plaisirs qu’elle offre et qu’elle fait partager, peu importe les époques et les siècles, jusqu’à convertir les plus rigoristes hommes d’Eglise comme le Père Paul Le Jeune qui déclarait alors:

« Combien de fois, trouvant quelque colline ou montagne à descendre, me suis-je laisser rouler (glisser) à bas sur la neige, sans en recevoir autre incommodité, sinon de changer pour un peu de temps mon habit noir en habit blanc; et encore cela se fait-il en riant ».

 

Vous pourriez aussi aimer...

Pas de commentaire

Laisser un commentaire